FRANKIE ET MOI…

Frankie - Les Mondes de Carole-Anne

Nous sommes en 1999. Je sors d’une rupture amoureuse compliquée et difficile. Je la gère mal. À tel point que je me laisse aller à certaines démonstrations de désespoir façon tragédienne antique qui me font échouer à l’hosto avec les poignets bandés. Rétablie de cette tentative de fin, je rentre chez mes parents et j’émets un souhait, celui d’adopter un animal. Au départ peu emballés, papa et maman finissent par me donner leur accord.

L’une de mes tantes me fait alors savoir qu’un adorable petit chat noir a été trouvé par un véto près de chez elle, à Brunoy, en région parisienne. Et nous voilà un soir partis, mon père et moi, à la rencontre de cette boule de poils.

De coup de foudre l’on peut parler. J’aime ce chat sitôt que je le vois. Lui, de son côté, se blottit dans mes bras à l’arrière de la voiture paternelle qui nous ramène à Paris.

Après avoir fait ma conquête, c’est bientôt celle de mes parents que réalise la soyeuse créature. Il trouve instantanément sa place au sein de notre foyer. Nous avons donc désormais un chat. Un beau chat noir, royal comme un pharaon, superbe comme un roi. Parce qu’il aime particulièrement la voix de Sinatra, je décide de l’appeler Frankie. C’est là le début de l’histoire. Une histoire multidimensionnelle puisqu’elle inclut trois humains et un animal. Et aussi une histoire d’amour inconditionnel.

Frankie me sauve la vie. En tout cas, il réinsuffle en elle de la joie. Ses ronrons et sa présence veloutée pansent les bobos de mon cœur. Il apporte dans la maison de la beauté, des rires, des cabrioles. Très vite, il cesse d’être un animal domestique pour devenir un membre de la famille, à  part entière. D’ailleurs, je devrais même dire qu’il devient un pilier de la famille.

En 2002, je quitte le domicile parental pour vivre ma vie. J’essaye d’emmener Frankie avec moi mais je ne le sens pas à l’aise dans mon petit studio, lui l’aristochat habitué à son grand appartement bourgeois.

Alors décision a été prise de le laisser chez mes parents, sur son territoire initial. Mais c’est une décision qui m’a fait beaucoup culpabiliser. Surtout lorsqu’en 2010, ayant déménagé à Cannes, j’ai adopté Câline. Une part de moi me reprochait d’avoir osé accueillir un autre chat que mon Frankie adoré. Mille fois d’ailleurs, je lui ai demandé pardon pour cela.

Mais lui, pendant ce temps, continuait sa vie à Paris, avec des deux autres maîtres, mes parents.

Le temps a passé…

Depuis une année, il s’était beaucoup affaibli. Pas de maladie grave mais une insidieuse vieillesse venant lui annexer les artères. 2017 le voyait entrer dans sa dix-huitième année.

Ces dernières semaines, maman a gentiment essayé de me « préparer » à l’idée que Frankie déclinait, doucement mais sûrement. Début juillet, il a mal vécu l’épisode de canicule que nous avons subi. Une hospitalisation avec réhydratation par perfusion a été nécessaire. En fin de semaine dernière, il est pourtant revenu chez mes parents. Mais il refusait de s’alimenter, était extrêmement faible.

Ce week-end, mes parents devaient honorer un engagement pris de longue date. Nous sommes donc venus, mon chéri et moi nous occuper de Frankie. Nous avons passé ces quarante-huit heures avec lui. Ce fut à la fois éprouvant et magnifique. J’avais mal de le voir si fragile, si fatigué. Et, en même temps, nous étions dans une bulle, tous les trois. Nous avons dormi sur le sol, à côté de lui. J’ai pu parler à mon chat, lui exprimer mon amour, ma reconnaissance. Mon chéri a, comme toujours, été merveilleux en cette circonstance, veillant près de mon chat noir, lui tenant la tête pour qu’il puisse boire lorsque moi, submergée par l’émotion, je n’arrivais plus à trouver la force de prodiguer ces soins. Malgré ma tristesse, j’étais heureuse d’être là, c’était ma place, je n’aurais pu être nulle part ailleurs.

Mes parents sont rentrés dimanche. Nous les avons laissés avec Frankie et nous sommes retournés au domicile de mon chéri. Avec un maigre espoir que notre petit matou pourrait se rétablir dans les jours suivants.

La fin de l’histoire est arrivée par ce texto, reçu lundi 10 juillet 2017 très tôt le matin, de ma maman : « Notre Frankie nous a quittés paisiblement à 5h41, après trois petits gémissements, comme je le caressais doucement ». Mes yeux se sont embués, le monde est devenu gris.

J’ai rejoint mes parents pour le dernier au revoir à mon beau chat.

Puis, j’ai prévenu mes proches via Facebook. J’ai alors pris conscience que, dans notre société, ce genre de deuil est difficile à faire admettre comme étant aussi douloureux que lorsque c’est un humain qui s’en va. Quelques personnes m’ont contactée, mais plutôt rares ont été les soutiens. Eussé-je perdu mon grand-père ou mon frère ou mon fils, les gens m’auraient appelée, écrit, envoyé des fleurs. Mais là, nombreux ont peut-être pensé : « Ce n’est qu’un chat ».

C’est-à-dire simplement un être qui vit près de nous, qui partage chaque jour et chaque nuit de notre existence, qui n’est qu’amour et grâce, qui nous régénère et nous calme à la fois. Avec lui nous créons des habitudes, des rituels même. Il est lié à chaque souvenir qui jalonne notre évolution. Il est de tous les recoins de notre maison, imprègne de sa présence chaque meuble, chaque tapis, chaque espace. Les instants de câlinerie ou d’échange avec lui nous le rendent plus intime que le plus proche des amis, que le plus aimant des frères. Il fait partie de notre quotidien le plus précieux, le plus viscéral. C’est tout cela qui, effectivement, n’est « qu’un chat » (ou « qu’un chien ») au bout du compte.

Il m’a ainsi été difficile de partager ma peine autant que j’eusse trouvé du réconfort à pouvoir le faire. Cependant, il y a eu cet appel, prodigieux, de ma grand-mère, qui a prononcé ces mots, juste ceux qu’il fallait : « Ce n’est pas une fin, c’est une transformation. Son énergie est là, autour de toi, continue à lui parler, demande-lui de te guider ». Il y a eu ces phrases de mon père : « Notre appartement était devenu le sien, nous vivions chez lui, maintenant c’est lui qui vivra en nous ». Et puis ce message d’une autre amie : « Il a éclairé ta vie, maintenant il brillera en ton cœur à tout jamais ». Des paroles qui coulent comme du miel sur la déchirure, qui apaisent la peine, qui mettent du sens là où, sans cela, ne règneraient plus que le vide et le manque…

Je repense à la toute récente vidéo que j’ai publiée sur le deuil. Son côté prophétique me crée une brûlure à l’âme. Il est vrai que je n’imaginais pas que j’aurais si vite besoin d’appliquer à mon chagrin ce que je dis dans cette vidéo : « Ne te désespère pas de l’avoir perdu, réjouis-toi de l’avoir connu »…

Mon meilleur ami m’a enjointe à célébrer la vie de Frankie plutôt que de pleurer sa mort. Alors oui, regarder des photos de Frankie vivant, bien alerte, vif et sautillant. Se souvenir qu’il a été au bout de son chemin noblement, que sa vie a été longue, aimante, chérie. Si nous avons été ses maîtres, il a été notre monarque…

Tout à l’heure, en te parlant du texto envoyé lundi matin par ma mère, j’ai dit « la fin de l’histoire ». J’ai eu tort. L’histoire n’est pas finie. Entre Frankie et moi, c’est un au revoir, ce n’est pas un adieu. Si je ne crois guère ni à dieu ni à diable, je crois pourtant qu’un jour, en un éther propice, nous retrouvons ceux que nous avons aimés.

Ainsi, à l’heure, que j’espère lointaine, où je partirai à mon tour, je m’en irai paisible, sachant que je m’en vais rejoindre mes illustres héros et mes chers disparus. Qu’entre eux tous, ce soit un petit félin à robe noire qui vienne m’accueillir le premier…

 

Je t’embrasse.

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