À L’OMBRE DE MARY

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Au départ, pour cette semaine, j’avais prévu de publier une vidéo sur les tarots. Mais elle attendra un peu. Parce qu’il y a un film dont j’ai envie de te parler. Un film que j’ai vu ce week-end. Qui s’appelle Dans L’Ombre De Mary : La Promesse de Walt Disney.

L’histoire raconte la genèse de l’un des films les plus mémorables du 7e art : Mary Poppins. C’est dès la sortie de Blanche-Neige et les 7 Nains que Walt Disney a eu le projet d’adapter au cinéma les aventures de la célèbre nounou anglaise Sauf que l’auteur, l’australienne P.L. Travers, ne voulait pas en entendre parler. Seulement voilà, Disney avait promis à sa fille, fan de la saga, d’en obtenir les droits et d’en faire un film. Et il était hors de question pour lui de faillir à sa promesse. Il fallut plus de 20 ans d’âpres négociations pour que Travers accepte, d’ailleurs à contrecœur et par besoin d’argent, de laisser son héroïne entre les mains de Walt. (Par la suite, insensible au charme du film, qu’elle jugeait niais et puéril, elle ne cessa de s’en désolidariser et d’estimer qu’il dénaturait son œuvre originale.)

Tom Hanks joue Disney tandis qu’Emma Thompson interprète Travers. Ils sont tous deux brillantissimes. Le scénario, ingénieux, alterne scènes de brainstorming dans les studios Disney de Burbank, sous la houlette d’une Travers particulièrement intransigeante, et séquences en flash-back pour présenter ce qui, dans son enfance, l’a amenée à créer Mary Poppins. C’est fin, intelligent, bien écrit, bien joué.

Ce film m’a emballée. Pas seulement parce qu’il est objectivement bon. Je l’ai adoré parce qu’au-delà de Disney et de Mary Poppins, il traite de deux thèmes fondamentaux pour tout artiste.

Le premier est celui de la vie autonome que peut – que doit ? – avoir une une œuvre en dehors de son auteur. Une création ressemble à un enfant. Lorsqu’on en est le parent, il faut accepter qu’à terme notre « bébé » puisse nous « échapper » et se mette à voler de ses propres ailes. Il faut accepter de lui laisser son autonomie, de le laisser vivre sa vie, en ne gardant en tête que ces seules questions : qu’est-ce qui est le meilleur pour lui ? Qu’est-ce qui peut le conduire le plus haut possible ? Toutes choses que P.L. Travers n’a apparemment pas su faire.

Aussi douée et talentueuse qu’elle ait pu être, Travers n’a pas mesuré le potentiel de sa rencontre avec Disney. Occupée à le considérer comme un guignol mercantile juste bon à animer de la féerie de bazar, elle a refusé d’envisager que l’apport de Walt puisse s’avérer bénéfique. Si elle s’était montrée un peu plus ouverte d’esprit, elle aurait pu concevoir l’adaptation ciné de son livre comme une seconde naissance pour son personnage, et non comme une prostitution de son personnage.

Car au fond, le livre et le film transmettent les mêmes messages : la préservation de l’amour filial et le juste dosage qu’il faut, dans la vie, entre rigueur et fantaisie. Sauf que Disney, en bon commercial et conteur hors pair qu’il était, a insufflé dans sa version plus de paillettes, de couleurs et de chansons. Sans lui, Mary Poppins serait certes restée dans son jus littéraire victorien, intacte et originelle. Mais elle ne serait pas non plus rentrée à ce point dans l’imaginaire collectif et dans le cœur du public. Elle n’aurait pas forcément connu pareille postérité. Or, le but de toute histoire n’est-il pas de toucher le cœur d’un maximum de gens ? Quel dommage, donc, que ce film, considéré comme un pur joyau par nombre de générations, n’ait jamais représenté, pour celle qui en créa l’héroïne, qu’une trahison et une dénaturation de sa création initiale…

L’autre thème qui m’a beaucoup plus dans L’Ombre de Mary est celui du processus créatif qui pousse un écrivain à écrire. (Et ce thème m’a d’autant plus intéressée que je suis moi-même en train de rédiger un roman, dans lequel, par un drôle de hasard, je fais mention de Walt Disney et de Mary Poppins 😉 !) Le film montre subtilement que la naissance d’une œuvre n’est jamais gratuite, elle ne jaillit pas de nulle part comme un champignon. Elle se nourrit des tripes, du passé, et de l’identité d’un auteur. Elle explicite la façon dont il perçoit, appréhende et réarrange le réel.

À un moment du film, Disney/Hanks comprend que Travers/Thompson n’a pas créé Mary Poppins pour que celle-ci sauve les enfants Banks. Travers a fait descendre Mary du ciel pour que celle-ci sauve le père des enfants, George Banks. (D’où le titre anglais du film : Saving Mr. Banks.) C’est grâce à Mary que George devient enfin le père idéal dont rêvent ses gamins. Disney/Hanks comprend également que, par l’entremise de son héroïne, P.L. essaye surtout d’absoudre son propre père, Travers Goff, alcoolique et raté notoire. Fort de cette découverte, Disney/Hanks vient rendre visite à P.L., chez elle à Londres. Et l’assure que la version filmée aura cette vocation prioritaire : réhabiliter George Banks et, à travers lui, tous les pères fragiles ou « défectueux » de la planète.

Disney/Hanks le promet : « Tous les spectateurs aimeront George Banks. Ils entreront en empathie avec lui. Et pour les générations à venir, il sera honoré. Oui, George, ainsi que tout ce qu’il représente, sera réhabilité. Peut-être pas dans la vraie vie. Mais au moins dans l’imagination. Car c’est ce que nous faisons, nous les conteurs. Nous restaurons l’ordre par l’imagination. »

Ces phrases, je voudrais les inscrire en lettres d’or au-dessus de ma cheminée – ou plus vraisemblablement au-dessus de mon ordinateur 😉 . Car elles disent bien la chance que nous avons, nous les auteurs, les conteurs, les écrivains, les artistes. Nous sommes comme des dieux, capables de tout récréer. Notre imagination nous sert à réparer la réalité, à lui donner plus de sens, à remettre de l’ordre dans le chaos. Nous ne souffrons pas moins que les autres. Nous n’avons pas de baguette magique pour  parer aux coups du sort. Notre seule aubaine, c’est de pouvoir, ces coups et ces épreuves, les transformer en contes légendaires, en histoires universelles, d’en faire des mythologies qui nous survivrons et que nous pourrons laisser comme trace de notre passage.

J’ai donc adoré ce film. De la même façon que j’adore à peu près tout ce qui concerne Mary Poppins. Celle de Disney. Parce que, comme je te le disais récemment, c’est à elle que je dois ma vocation et le trait le plus marqué de mon tempérament. Car, contrairement à un Peter Pan qui fuit la réalité pour s’envoler vers l’imaginaire, Mary Poppins, elle, amène l’imaginaire dans le réel ; elle l’incorpore à la réalité. Et cela m’a marquée au point que j’en ai fait, à mon tour, mon moteur premier, ma quête suprême. Amener l’imaginaire dans le réel : c’est absolument ce que j’ai toujours essayé d’accomplir, tant dans mes créations que dans ma vie personnelle.

Et toi, tu l’aimes comment Mary Poppins ?

Je t’embrasse.

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