BABY-BLUES (OU PLUTÔT ROMAN-BLUES)

 

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J’ai terminé, la semaine dernière, la relecture de mon 3e roman. Cette relecture a été intense, et parfois même douloureuse, car j’ai une idée tellement précise (et tellement ambitieuse, avouons-le) de ce que ce troisième bébé, plus âpre et plus sombre que les deux précédents, doit être, que je ne me suis permis aucune indulgence, aucune facilité, aucune approximation.

Le manuscrit est désormais entre les mains de mon éditrice qui est en train de le découvrir.

Et moi, depuis quelques jours, j’expérimente un phénomène plutôt imprévu. Je m’aperçois que je suis en plein baby-blues. Ou plus exactement en plein roman-blues.

On dit qu’il est fréquent que les jeunes mamans, après avoir accouché, ressentent une déprime post-partum. Elles ont vécu avec cette vie autre dans leur ventre pendant des mois, l’ont vue grandir, l’ont nourrie, en ont été pleines. Et soudain, cette vie sort d’elles, se désolidarise de leur chair, les laisse à nouveau individuelles et solitaires. Il faut un peu de temps aux mères pour se faire à l’idée qu’elles ne font plus un avec leur progéniture, et que celle-ci va désormais évoluer et croître devant elles, à côté d’elles, mais plus en elles.

Eh bien, c’est absolument ce que je ressens en ce moment. Je me sens vide. Accouchée. J’ai sorti de moi mon bébé de lettres et de mots, dont la chair sera de papier et le sang sera d’encre, il a surgi de mon ventre, s’en est échappé. La mise au monde a été sublime, transcendante, éprouvante, quelquefois semblable à une torture. Et maintenant, le livre est hors de moi. Et je ressens cruellement son absence. Là, sous le nombril, il y a un néant, comme un manque, comme un froid. Et je me traîne partout en pensant à ma créature, en étant nostalgique de notre fusion aujourd’hui révolue.

Je n’ai pas vécu cela avec Émeraude et Tara (héroïnes de mes précédents romans). J’avais eu le petit pincement, teinté de fierté, une fois leurs aventures écrites et terminées. Mais je ne m’étais pas ainsi sentie dépossédée. Là, ma tristesse est aiguisée, coupante, profonde. Je reste hantée par mon récit. Ce qui, d’ailleurs, doit avoir du sens puisque je raconte l’histoire d’une femme elle-même hantée… Certaines scènes que j’ai imaginées me sont, j’en prends conscience, tatouées dans les veines et dans le cœur. Je les revis en boucle dans mon imagination comme si je les avais vécues en vrai. Mes personnages continuent de s’accrocher à ma peau. Et ils me manquent terriblement. Bien sûr je pourrai me replonger dans leur histoire lorsque le livre sortira. Mais, cette histoire, je ne pourrai que la relire, je ne pourrai plus la créer, comme je l’ai fait depuis septembre.

Je savais que je ne sortirai pas indemne de ce roman. Je mesure la véracité de mon intuition. Je termine ces neuf mois de création (de procréation ?) transformée, presque transmutée. L’histoire de S… et T… (bientôt je te révèlerai leurs prénoms complets 🙂 ), histoire qui a pourtant jailli de mon imaginaire, et dont on pourrait donc croire que je suis le dieu créateur et omnipotent, cette histoire a, au contraire, si bien trouvé son autonomie, sa propre vie, que, loin de m’en sentir le maître, je m’en sens en réalité la vassale.

Cependant, j’ai bon espoir que ce roman-blues, que je gère comme je peux, s’estompera dans les mois qui viennent. Car je sais que mes personnages et moi avons encore un long chemin à faire ensemble. Certes, nous ne serons plus dans la symbiose organique comme nous le fûmes ces derniers mois. Mais c’est tout de même côte à côte que nous allons vivre une nouvelle aventure, essentielle : celle de venir à ta rencontre et de tenter de te conquérir.

Émeraude et Tara ont peut-être su te distraire, te guider, t’inspirer, t’amuser, t’émouvoir, mais je veux que S…, elle, te bouleverse, te fascine, te secoue, te marque au fer rouge. Je veux que son histoire, débarrassée de toute la dimension développement personnelle qui faisait l’identité des deux précédents opus, reste gravée dans ta mémoire, et que tu y reviennes comme à une absinthe envoûtante (tu vois à quel point je suis ambitieuse !).

Dans cette attente, je vais donc aller lécher ma petite plaie et adoucir mon roman-blues en réfléchissant à l’histoire de mon quatrième roman, dont le héros est en train de frapper à la porte…

Je t’embrasse.

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